Interview Mohamed Mbougar Sarr

Mohamed Mbougar Sarr, le lauréat du prix Solidarité 2018, questionne l'accueil des réfugiés dans Le Silence du Chœur (Présence Africaine).

En racontant l'accueil problématique de réfugiés africains dans un petit village de Sicile, vous soulignez un paradoxe au sein de la relation solidaire : en aidant l'autre, ne risque-t-on pas de lui attribuer un rôle passif ? 
 
C'est tout le problème du texte : savoir si l'empathie que l'on peut éprouver pour un homme qui souffre n'est pas aussi une manière de l'enfermer dans cette souffrance. Il s'agit donc de trouver la force d'aller chercher plus loin en nous les fondements d'une rencontre réelle avec un autre être humain, dans toute sa dignité. 
 
Pourtant, les hommes et femmes qui parviennent en Europe ont plutôt l'étoffe de héros ? 
 
On méconnaît cette dimension  héroïque en percevant les migrants comme de simples nécessiteux. Or la vie intérieure de ces hommes et de ces femmes qui décident de voyager est une vie de courage absolu. Nous sommes en présence de personnes qui ont une valeur extrêmement forte et qui sont en recherche de raisons de vivre plus profondes.
 
Mais ces raisons de vivre plus profondes sont déçues et le ressentiment se développe dans les deux camps : chez les migrants et ceux qui les rejettent. Comment dépasser cette opposition ? 
 
Le ressentiment naît de l'incompréhension. Il y a un malentendu fondamental dans l'accueil des ragazzi. D'un côté, le personnage de Salomon, par exemple, se rend très vite compte que cet accueil ne le grandit pas comme être humain et ne grandit personne. De l'autre côté, il y a ceux qui ne savent pas comment appréhender la différence et faire accueil. Or accueillir, et c'est tout le propos du livre, ce n'est pas simple. La solidarité pose un enjeu d'éducation.
 
Quelle fonction assignez-vous au récit face à ce malentendu ? 
 
Dans une situation où les liens de solidarité sont fragilisés, l'écriture a une fonction de vigilance inquiète. Elle ne cherche pas à sauver, à rassembler, elle montre la menace. Le récit est aussi une modalité de la solidarité : il faut pouvoir se parler, pour comprendre l'autre en écoutant son histoire. L'écriture permet cette mise en relation. 

Publié le 27/06/2018