Maladies chroniques : un risque sous-estimé par les entreprises ?
Notre système de santé a été conçu entre 1945 et 1960 pour soigner les maladies aiguës. Face à l'explosion des maladies chroniques en entreprise, il montre aujourd'hui ses limites. Au moins 24 millions de Français en sont atteints, et ce chiffre va continuer de progresser.
Concrètement, qu'est-ce que cela change pour les entreprises ? Comment agir avant que le risque ne soit déjà là ?
Pour en parler, Olivier Milcamps, Directeur Études et Prospective chez Harmonie Mutuelle, partage son analyse.
Qu'est-ce qu'une maladie chronique exactement ?
Olivier Milcamps : Une maladie chronique, c'est d'abord une pathologie appelée à durer, et surtout une maladie qui a un retentissement concret sur la vie quotidienne : limitations fonctionnelles, dépendance à un traitement, nécessité de soins réguliers et d'un suivi au long cours. Ce qui la caractérise, c'est qu'on vit longtemps avec, sans forcément en mourir. Il faut donc apprendre à gérer des contraintes permanentes : traitements parfois lourds, examens réguliers, effets secondaires.
Les maladies chroniques les plus répandues et les plus coûteuses sont les maladies cardio-vasculaires et métaboliques, les maladies liées à la santé mentale et les cancers.
Pourquoi les maladies chroniques progressent-elles malgré 30 ans de tendance connue ?
O.M. : Trois facteurs principaux expliquent cette progression. Le premier est le vieillissement de la population. Le deuxième, très important, est le mode de vie : l'alimentation, le tabac, l'alcool, la sédentarité, qui devient un enjeu fondamental. D'ailleurs, on parle aussi de maladies comportementales. Mais un point essentiel à avoir en tête : les facteurs liés au mode de vie ne relèvent pas seulement du comportement individuel. Il ne faut pas oublier les facteurs collectifs et environnementaux : l'aménagement urbain, la pollution de l'air, les nuisances sonores, les perturbateurs endocriniens. Le troisième facteur, c'est l'absence en France d'une vraie stratégie nationale de prévention.
Or de nombreuses études scientifiques montrent que ces maladies sont pourtant évitables : 40 % des cancers et 40 % des maladies cardio-vasculaires pourraient être prévenus.
Pourquoi les entreprises sont-elles directement concernées par les maladies chroniques ?
O.M. : Il reste une idée reçue très répandue à déconstruire : celle selon laquelle les maladies chroniques n'arrivent qu'aux personnes âgées, après le départ à la retraite. En réalité, nos estimations sur le portefeuille Harmonie Mutuelle montrent que 27 % de nos adhérents d'un contrat collectif - souscrit par l'entreprise - vivent avec une maladie chronique, dont 12 % sont en affection longue durée. Cette réalité est variable selon le secteur : le secteur des services est presque trois fois plus exposé que celui du commerce.
Par ailleurs, une tendance lourde se dessine : l'âge au diagnostic de ces maladies avance, tandis que l'âge de départ à la retraite recule. La combinaison de ces deux mouvements expose les entreprises de façon croissante à l'enjeu des maladies chroniques. C'est une raison concrète de s'y intéresser dès maintenant.
Quelle pression financière les maladies chroniques exercent-elles sur les entreprises et le système de soins ?
O.M. : 66 % des dépenses de l'Assurance Maladie sont concentrées sur les 14 millions de Français en affection longue durée (ALD), et ce régime est à l'origine des quatre cinquièmes de la croissance annuelle des dépenses de santé. En 2030, si rien ne change, 2 millions de personnes supplémentaires basculeront en ALD, soit 11 milliards d'euros de dépenses nouvelles.
Pour les entreprises, le signal est tout aussi clair : les salariés en ALD que nous protégeons consomment en moyenne neuf fois plus de soins, et 90 % des indemnités journalières versées pour arrêt de travail correspondent à des arrêts maladie, dont une bonne part est directement liée aux maladies chroniques.
Comment Harmonie Mutuelle accompagne-t-elle les entreprises face aux maladies chroniques ?
O.M. : La philosophie d'Harmonie Mutuelle aujourd'hui, c'est agir plus tôt, agir plus vite, agir autrement. C'est ce qu'on appelle la logique éco-santé. Sur les maladies chroniques, on ne peut pas tout régler par le curatif - et bientôt, on ne pourra plus le financer. Il faut intégrer beaucoup plus de prévention. C'est dans cette logique que nous proposons aux entreprises adhérentes et à leurs salariés un programme de détection des risques cardio-métaboliques : Mon Bilan Cardio. Il sera progressivement proposé à tous les adhérents des contrats collectifs âgés d'au moins 35 ans.
Ce programme permet à chaque participant de connaître son profil de risque sur 10 maladies cardio-métaboliques, selon deux dimensions : une dimension médicale et une dimension comportementale. Pour les personnes présentant le profil de risque le plus élevé, un accompagnement sur deux ans est proposé : recommandations d'examens de surveillance en lien avec le médecin traitant, mais aussi accompagnement au changement de comportement sur l'alimentation, l'activité physique, le sommeil. Le message adressé aux entreprises et à leurs salariés est clair : il ne faut pas attendre le diagnostic pour agir.
Quel message retenir pour les dirigeants et responsables RH ?
O.M. : La santé de vos salariés, ce n'est pas leur affaire uniquement : c'est aussi la vôtre. Vous pouvez, vous devez aider vos salariés à être en bonne santé. Pour cela, commencez par leur proposer des outils concrets de connaissance de soi : c'est déjà agir. Et gardez en tête que le coût de ne rien faire sera bien supérieur au coût d'agir.