De vrais emplois pour une vraie place dans la société
Quand Flore Lelièvre imagine son premier restaurant inclusif en 2014, le concept est tout nouveau en France. Architecte d’intérieur de formation, elle a grandi aux côtés d’un frère atteint de trisomie 21 et constaté très tôt les difficultés d’accès à l’emploi pour les personnes en situation de handicap mental ou cognitif. « Je voulais montrer qu’il était possible de créer de vrais emplois en milieu ordinaire, avec un vrai salaire et une vraie place dans la société », insiste-t-elle.
Depuis, elle a créé le collectif Les Brigades Extraordinaires, qui compte 28 restaurants et une douzaine de porteurs de projets. Il accompagne également les entreprises, quelle que soit leur activité, qui veulent rendre leur structure plus ouverte au handicap. Flore Lelièvre travaille à la conception de modules de formation très concrets, mêlant théorie et ateliers pratiques, pour permettre aux entreprises de passer de l’intention à l’action.
Des bénéfices pour tous les collaborateurs
« Beaucoup d’entreprises pensent qu’elles n’ont ni le temps, ni les moyens, ni les compétences pour mettre en place une démarche inclusive. En réalité, le premier frein, ce sont surtout les idées reçues », explique Flore Lelièvre.
Le handicap reste encore associé à une baisse de productivité ou à des difficultés d’intégration. Pourtant, la réalité du terrain est souvent très différente. « Quand les employeurs passent à l’action, ils découvrent surtout des salariés investis et très attachés à leur entreprise », explique-t-elle. « Quand vous avez dans une équipe quelqu’un qui arrive motivé tous les matins malgré les difficultés qu’il rencontre dans sa vie, croyez-moi, ça remet beaucoup de choses en perspective. »
Selon elle, l’inclusion pousse souvent l’entreprise à mieux fonctionner pour tout le monde. Un aménagement pensé au départ pour un salarié en situation de handicap va en réalité bénéficier à l’ensemble des collaborateurs. Flore Lelièvre garde en mémoire l’installation d’un siège ergonomique en cuisine au restaurant Le Reflet. « Il était initialement prévu pour un salarié handicapé. Mais finalement, toute l’équipe l’utilisait. Dans un restaurant classique, personne n’aurait osé s’asseoir pour travailler. Pourtant, cela améliorait réellement le confort de tous », souligne-t-elle.
Commencer par une première rencontre
Après près de dix ans d’expérimentation sur le terrain, Les Extraordinaires ont mené des actions de sensibilisation dans de nombreux secteurs d’activité, bien au-delà de la restauration : maraîchage, artisanat, immobilier, grande distribution, boulangerie ou encore cabinets de notaire.
Pour Flore Lelièvre, le plus simple et le plus efficace est d’essayer en commençant par une première rencontre. Le DuoDay* est un excellent point de départ. « Tant qu’on n’a pas accueilli une personne en situation de handicap dans l’entreprise, on a du mal à imaginer ce qu’elle peut faire. Mais quand c’est le cas, beaucoup de barrières tombent », affirme-t-elle.
Pour sauter le pas, elle conseille également aux dirigeants de réfléchir autrement à leur organisation, en analysant les tâches de chacun et en les réorganisant plutôt que de chercher à adapter un poste classique. « Une TPE a même un avantage énorme : la proximité humaine. Le dirigeant connaît ses salariés, voit rapidement ce qui fonctionne ou non et peut adapter les choses beaucoup plus facilement qu’une grande organisation », souligne Flore Lelièvre. C’est le cas d’une agence immobilière qui a engagé Pauline, une ancienne salariée du Reflet. « L’entreprise a regroupé plusieurs tâches, jusqu’alors dispersées entre différents collaborateurs, et a créé un poste qui lui a été confié », détaille la fondatrice des Extraordinaires.
Il est souvent plus facile de détecter ces signaux chez les autres que chez soi. D’où l’importance d’observer ses usages numériques pour connaître précisément son temps passé sur les réseaux, sa fréquence de consultation et le nombre de fois où on interrompt une tâche pour cela.
Identifier les bons dispositif et interlocuteurs
« Beaucoup d’entreprises aimeraient bien se lancer, mais ne savent pas comment faire, ni vers qui se tourner », reconnait Flore Lelièvre. Quand elle échange avec des dirigeants d’entreprise désireux de s’engager dans une démarche inclusive, Flore Lelièvre les aide à identifier les bons interlocuteurs, les structures d’accompagnement et les candidats potentiels. Il existe en effet de nombreux dispositifs : financement de certains équipements ou d’adaptations de poste, accompagnement par l’Agefiph, aides au recrutement ou à l’alternance, appui de Cap Emploi ou encore conseils de la médecine du travail.
Un projet collectif avant tout
Les employeurs accompagnés par Les Extraordinaires dans l’intégration d’un ou plusieurs salariés en situation de handicap évoquent régulièrement une meilleure cohésion d’équipe, davantage de solidarité et un climat de travail apaisé. Pour que la démarche fonctionne durablement, « il faut embarquer les équipes dès le départ. Ce doit être un vrai projet collectif, pas uniquement porté par le dirigeant », conclut Flore Lelièvre.
* Le DuoDay est une journée de stage découverte en entreprise, non rémunérée, pour toutes personnes en situation de handicap. L’opération est pilotée par l’ALGEEI (Association laïque de gestion d'établissements d'éducation et d'insertion) en collaboration avec le ministère du Travail, de la Santé, des Solidarités et des Familles.